Textes

Du noir, du blanc, des nuances de noirs et des nuances de blancs. Et entre cela, quelques touches de couleur. L’oeuvre de Wendy Vachal propose par petites avancées un programme chromatique qui, à sa manière, interroge l’histoire de la peinture occidentale, mais pas seulement, l’histoire de l’art et l’histoire du dessin, l’ouvrant par fulgurances à de nouvelles inclusions thématiques ou esthétiques.


Dans ses paysages (dessin au graphite, au charbon, dessin sur toile) la peinture romantique de Kaspar David Friedrich ou William Turner affleure. Le paysage sombre où pointe une zone lumineuse comme l’appel d’un ailleurs chez Friedrich renvoie aux paysages de nuages de Respiration, dépression, respiration (2019) ou à Se miner (2019). Ailleurs, Les particules épidermiques (2019) évoquent sans doute aussi certaines recherches sur les impressions lumineuses et colorées de William Turner (Sun setting over a lake, 1840, coll. Tate Britain). Autant d’imposantes figures de l’histoire de l’art qui pourraient écraser de références un travail pourtant tout en nuance et en glissements. Elle-même revendique, avec distance et humour, cette filiation artistique. Utilisant dans un de ses dessins la figure de Vénus, reprenant certains codes de la peinture de la Renaissance de Boticcelli (La naissance de Vénus, 1485, Coll. Palais des Offices, Florence) mais aussi de l’académisme de Bouguereau (La naissance de Vénus, 1879, Coll. Musée d’Orsay, Paris) par exemple, elle détourne résolument ces figures vers la plus actuelle modernité : sa Vénus présente un visage tuméfié, à la fois en lien à une actualité contemporaine des plus brûlante et dans une irrévérence proche de Jim Shaw.


Ce qui frappe d’emblée dans l’oeuvre de Wendy Vachal, c’est sa grande maîtrise technique du dessin et du trait, presque classique, et de l’histoire de l’art. Et dans un retournement post moderne, sa capacité à se départir de ce classicisme et de le déconstruire avec force et subtilité.

Ainsi, son travail sur le corps et le portrait, empreint de préoccupations sur la notion de l’intime et de l’exposition au regard de tous, se déploie vers un autre registre de la représentation, plus abstrait ou conceptuel. Il demeure néanmoins dans un questionnement formel très profond.

De fait, dans les séries de dessins, dans les tremblements ou les déplacements entre deux états, parfois instables des oeuvres de Wendy Vachal, un espace infra-mince s’immisce, qui serait un espace de toutes les résolutions. Ce lieu de vibration est habité à la fois de cette maîtrise et d’une incertitude substantielle. Wendy Vachal parcourt cet espace en propositions et expérimentations qui génèrent des accidents ontologiques, des avancées formelles, et forgent un positionnement esthétique à la fois cohérent, articulé et ouvert.


J’observe le travail de Wendy Vachal depuis plusieurs années maintenant., découvrant d’abord ses portraits hybridés et monstrueux, siamois ou déformés, ses autoportraits transgenre où la dérision le dispute au désespoir. Parfois, le sujet et l’objet sont si proches dans le traitement qu’ils ne laissent pas de place au doute, qui pourtant affecte tout le travail de Wendy Vachal. C’est sans doute ce doute qui permet à son oeuvre d’aller interroger le lieu et son histoire, dans sa matérialité un peu à la manière de Robert Smithson (Eight-Part-Piece, Cayuga Salt Mine Project, 1969, Statens Museum for Kunst, Copenhague), non pas dans le déplacement géographique, mais dans le déplacement intérieur, géologique et historique. En témoignent ses oeuvres Grey matter, du savon au charbon, 2018 ou Les uns dans l’autre, 2017. Cette recherche permanente du juste point d’équilibre, au sens de cette tension de forces entre deux corps qui en constituent l’élasticité, produit chez elle cette vibrance souvent monochrome, cette profondeur. C’est une notion qui recouvre aussi celle de conflit (deux forces s’opposent pour parvenir à l’équilibre).


Ainsi, l’oeuvre de Wendy Vachal ne relèverait pas seulement de l’histoire de l’art, mais de la mécanique des solides et des fluides, quelque chose de l’ordre du monde, entre chaos organisé et structures fractales. En ce sens, son travail explorerait alors les possibles interactions entre les éléments, et les possibles états de la matière, dans ce qu’elle a de plus physique (masse, poids, dureté, plasticité) et de plus immatériel (ondes, lumière, couleur, impression, sensation). Là se joue de manière fondamentale, à l’instar de ce qui fait le plus remarquablement contemporain de l’art, une question centrale chez elle : peindre des forces, ce que décrit ainsi Gilles Deleuze dans son ouvrage sur Francis Bacon(1) :


« En art, et en peinture comme en musique, il ne s’agit pas de reproduire ou d’inventer des formes, mais de capter des forces. C’est par là même qu’aucun art n’est figuratif. La célèbre formule de Klee « non pas rendre le visible, mais rendre visible » ne signifie pas autre chose. La tâche de la peinture est définie comme la tentative de rendre visible des choses qui ne le sont pas. »


Voilà ce qui advient, mais qui demeure à l’état empirique de recherche, d’expérience, de constance. Alors il me semble que son art est en devenir permanent, qu’il se nourrit de forces et de recherches que l’environnement physique (presque tellurique), historique, sensationnel dans lequel il se produit viennent amender, confirmer, développer. Ce qui fait la richesse et l’intérêt de cette oeuvre est cette tension entre la certitude de la maîtrise et l’absolue impossibilité à envisager la forme avant qu’elle ne surgisse du travail. Certitude et imprévisibilité.


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1 Gilles Deleuze, Logique de la sensation, Ed. La Différence, 1981



Frédéric Mathieu, janvier 2020

Je suis une balance. La balance qui est décrite en astrologie comme justicière et qui recherche aussi l’équilibre. Qu’il y ait dans l’un des plateaux une pomme et dans l’autre une banane, je voudrais qu’elles fassent le même poids. Je triche alors pour leur donner le même poids. Parce qu’on sait tous qu’une pomme et une banane n’ont pas la même densité, ni le même volume.


Je veux assembler des choses qui ne se ressemblent pas pour leur donner une nouvelle forme, une unité. En mathématiques je prends le point O et le point E. On appelle alors OE le segment entre les points O et E. Le segment est cette ligne imaginaire qui matérialise le parcours entre les deux points. Le segment est le chemin entre les deux lettres qu’il soit horizontal, vertical, cinétique, ou équidistant. Le chemin parcouru est le même pour le O et pareil pour le E et une fois ce chemin parcouru : « bim » ils se rentrent dedans. Le O pénètre le E, le E pénètre le O et devient Œ, et ça donne un caractère spécial. J’aime bien quand des choses différentes se mélangent, créent une nouvelle forme. Mes dessins font fusionner des visages, des portraits. Un visage n’appartient qu’à une seule personne, ou des jumeaux et des triplets monozygotes tout au plus. Des exceptions. Une pomme ressemble à toutes les autres pommes mais celle-ci est unique. Pareil pour une banane. Pomme et banane font quand même partie de la famille du Fruit. Quand on les mélange, ça donne une bonne compote.


La partie pour le tout. La boite est mon objet fétiche. Boite, carré, cube, périmètre déterminé, pixel. Réceptacles et vases communicants. Famille du fruit, famille du contenant. Les segments OE comme autant de connecteurs entre les contenants. Ils sont les liens que je tisse. Je mets en boite. J’ôte toutes les formes de reconnaissance et de distinction d’une personne et la personnifie dans cette boite. Chaque boite est comme cette pomme ou cette banane : comme les autres de sa famille mais aussi unique. Cette boite est aussi l’objet dans lequel l’autre est obligé de plonger le regard pour voir ce qu’il y a dedans. La boite est frontière entre le dedans et le dehors. Il faut s’y introduire pour la saisir. Tourner les yeux vers l’intérieur. Dans chaque fruit, il y a la chair. Et un pépin.


Rouge ou jaune, je vois la vie en gris. « Tout est tout blanc ou tout noir avec toi ! » moi j’aime la vie en gris. Le gris est le mélange de toutes les couleurs, il représente pour moi l’unité de tout. Le gris est ma nouvelle famille, celle unifiée mais dont les nuances sont infinies. La partie pour le tout. Le gris est mon monde utopique. Mon oripeau universel. Mon no man’s land. Mon territoire de neutralité. Mon portrait robot. Ma matière. Mon gris est pénétré du blanc, est pénétré du noir et reste gris. Mon gris est le point de contact, une poignée de main amicale entre deux personnes, le partage d’organes de deux siamois. Un truc moche mais tellement beau à la fois.


La partie pour le tout. C’est approcher le regard jusqu’à ne plus rien discerner d’autre que la matière. Regarder à la loupe sans loupe. Voir la matière de si près, comme observer un grain de poussière, ou un carré de papier gratté au crayon. C’est de la physique quantique. Mes dessins de portraits cryptés, pixelisés, sont une succession de carrés plus ou moins grisés. A les regarder de près, on n’y voit rien. De loin, l’image se met en place. En mouvement comme un électron. Le corps est matière, le gris est matière, la matière est la partie d’un tout. Le Multiple dans l’Un, l’Un dans le Multiple, OE = EO.

Pomme + banane = compote.


Wendy Vachal, mai 2018

«Ce qui m’intéresse vraiment chez les gens, c’est le côté animal. C’est pour cela que j’aime travailler à partir de leur nudité.» disait Lucian Freud. Wendy Vachal pourrait faire sienne cette citation car ce qui l’intéresse c’est justement le côté animal de l’homme et d’elle-même; ce côté animal qui lui permet d’aborder, dans son travail, des thématiques sociétales.

Ainsi, “ Le Show ”, ensemble de grandes toiles blanches sur lesquelles sont dessinées de grands nus monstrueux se réfère aux violences, tabous de nos sociétés occidentales.


Ces nus sont tour à tour obèse, nain ou Vénus défigurée par les coups; des nus couronnés par le visage de Wendy Vachal. Il sont dessinés d’un trait volontairement timide quasiment effacé. Le choix de ce trait résulte d’une réflexion : plutôt que de crier, Wendy Vachal préfère chuchoter et évoquer seulement. Elle effleure par un trait fin la toile, comme la voix d’une femme anéantie par sa peine. Tomber aussi juste est sans équivoque. Pourtant ce travail n’est pas réalisé sans humour et références. C’est un humour un peu grimaçant, un humour noir à peine perceptible. Et puis, avouons-le il y a du Velasquez chez Wendy Vachal. Ces nains pourraient peupler les cours d’Espagne du 17ème sans qu’elle n’en ait à rougir.

“Le Show”, rejoint la série des cabines de type peep shows. Cabines où une autre forme de monstruosité est mise en scène. Celle de l’autre, de celui qui regarde, du voyeur, de la part animale de chacun. Ici l’on entendra des sons sans équivoque, extraits de films pour adultes ; là on pourra regarder sous la jupe d’une petite fille par le trou d’une serrure. Tabous, encore des tabous de la société que Wendy Vachal décrypte avec une certaine innocence dans le faire.


Il y a aussi ces dessins de planches anatomiques qu’elle place au fond d’un espèce de tuyau carré comme une longue-vue peinte de la même couleur que le sol. Ou ces dessins réalisés sur papier calque se chevauchant. Des dessins où s’expriment à la fois un désir quasi archéologique de fouiller au plus profond de l’être mais aussi le plaisir de l’acte, de cet acte de dessiner, d’articuler plusieurs dessins entre eux. Articuler justement, c’est ce que Wendy Vachal réalise dans ses pièces textiles où le monstre l’emporte encore ... tantôt elle coud une robe à deux encolures, qui pourrait être coiffée par ces dessins de siamois; tantôt elle coud des mains les unes aux autres pour en faire des gants postiches accrochés à des étagères ou à une assiette. Et là, il ne s’agit plus d’articuler mais de coller des éléments les uns aux autres. Ces “États symbiotiques” comme elle les appelle sont autant de portraits ou d’autoportraits de la société où Wendy Vachal va aux sources humaines, aux êtres, à leur peau. A ce que l’on appelle l’aura, à savoir ce que chacun définit comme l’effet produit dans l’espace, et qui lui est singulier.


Wendy Vachal n’aime rien plus que de faire, réaliser une nouvelle œuvre, terminer celle en cours. Imaginer encore et encore. S’attacher à l’autre, le montrer et se montrer. Tout son travail est empreint d’humanité et son travail futur plus encore ... Il est important pour Wendy Vachal d’avoir ce geste engagé d’artiste qui montre le monstre présent en chacun de nous, dans une certaine mesure bien évidemment. Et, il dérange, ce travail, dans sa forme et son discours, c’est certain. Mais, il n’est dérangeant que parce qu’il tape juste. En plein dans la poire !


Lydie Marchi, Oct. 2014



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