Textes

Je suis une balance. La balance qui est décrite en astrologie comme justicière mais qui recherche aussi les équilibres. Qu'il y ait dans l'un des plateaux une pomme et dans l'autre une banane, je voudrais qu'elles fassent le même poids. Je triche alors pour leur donner le même poids. Parce qu'on sait tous qu'une pomme et une banane n'ont pas la même densité, ni le même volume.


Je veux assembler des choses qui ne se ressemblent pas pour leur donner une nouvelle forme, une unité. En mathématique je prends le point O et le point E. On appelle alors OE le segment entre les points O et E. Le segment est cette ligne imaginaire qui matérialise le parcours entre les deux points. Le segment est le chemin entre les deux lettres qu'il soit horizontal, vertical, statique, ou équidistant. Le chemin parcouru est le même pour le O et pareil pour le E et une fois ce chemin parcouru : « bim » ils se rentrent dedans. Le O pénètre le E, le E pénètre le O et devient Œ, et ça donne un caractère spécial. J'aime bien quand des choses différentes se mélangent, créent une nouvelle forme. Mes dessins font fusionner des visages, des portraits. Un visage n'appartient qu'à une seule personne, ou des jumeaux et des triplets dizygotes tout au plus. Des exceptions. Une pomme ressemble à toutes les autres pommes mais celle-ci est unique. Pareil pour une banane. Pomme et banane font quand même partie de la famille du Fruit. Quand on les mélange, ça donne une bonne compote.


La partie pour le tout. La boite est mon objet fétiche. Boite, carré, cube, périmètre déterminé, pixel. Réceptacles et vases communicants. Famille du fruit, famille du contenant. Les segments OE comme autant de connecteurs entre les contenants. Ils sont les liens que je tisse. Je mets en boite. J’ôte toutes les formes de reconnaissance et de distinction d'une personne et la personnifie dans cette boite. Chaque boite est comme cette pomme ou cette banane : comme les autres de sa famille mais aussi unique. Cette boite est aussi l'objet dans lequel l'autre est obligé de plonger le regard pour voir ce qu'il y a dedans. La boite est frontière entre le dedans et le dehors. Il faut s'y introduire pour la saisir. Tourner les yeux vers l'intérieur. Dans chaque fruit, il y a la chair. Et un pépin.


Rouge ou jaune, je vois la vie en gris. « Tout est tout blanc ou tout noir avec toi ! » moi j'aime la vie en gris. Le gris est le mélange de toutes les couleurs, il représente pour moi l'unité de tout. Le gris est ma nouvelle famille, celle unifiée mais dont les nuances sont infinies. La partie pour le tout. Le gris est mon monde utopique. Mon oripeau universel. Mon no man's land. Mon territoire de neutralité. Mon portrait robot. Ma matière. Mon gris est pénétré du blanc, est pénétré du noir et reste gris. Mon gris est le point de contact, une poignée de main amicale entre deux personnes, le partage d'organes de deux siamois. Un truc moche mais tellement beau à la fois.


La partie pour le tout. C'est approcher le regard jusqu'à ne plus rien discerner d'autre que la matière. Regarder à la loupe sans loupe. Voir la matière de si près, comme observer un grain de poussière, ou un carré de papier gratté au crayon. C'est de la physique quantique. Mes dessins de portraits cryptés, pixelisés, sont une succession de carrés plus ou moins grisés. A les regarder de près, on n'y voit rien. De loin, l'image se met en place. En mouvement comme un électron. Le corps est matière, le gris est matière, la matière est la partie d'un tout. Le Multiple dans l'Un, l'Un dans le Multiple, OE = EO.

Pomme + banane = compote.



Wendy Vachal, mai 2018


Le travail plastique de Wendy Vachal aborde les différentes féminités au travers de dispositifs visuels (sculpture, installation, dessin) qui interrogent la symbolique et la place du corps. Travaillant sur l’échelle, l’inclusion ou non du spectateur, la mise à distance du regard, le jeu avec la préhension, sa démarche sensible questionne nos habitudes, repères et stéréotypes de beauté. L’humour et l’enfance, le fantastique et l’étrange se croisent, se télescopent selon une mécanique du rêve et du décalage, à l’image encore d’une opération magnétique qui raccorde sens et non-sens, logique et intuition. Une dynamique malicieuse est à l’œuvre dans ces créations : l’éros, la vie, l’inconscient qui affolent et bousculent le principe des normes et des standards.


Clémentine Feuillet, février 2016

Wendy Vachal semble se pencher sur ce pouvoir de la forme et de l’informe pour nous parler de l’être ; L’informe  rythme le propos de cette jeune artiste et engendre fantasme et réflexion, retour sur soi, retour sur la condition humaine, sur la nature humaine ; le monstre apparent n’est là que pour montrer, et c’est d’ailleurs l’essence même du terme « monstre ».

Par-delà le dessin qui agit comme une empreinte, et dont la délicatesse va jusqu’à l’effacement, l’artiste se tourne vers la sculpture comme pour mieux donner à voir son propos, aller jusqu’aux tréfonds de l’être de son mécanisme biologique, de la chimie qui l’habite,  chercher  ce qui est caché comme le ferait un anatomiste et donner à voir non sans une certaine témérité, non sans hardiesse ce que masque l’enveloppe. Wendy dé –figure pour mieux figurer.

Wendy fouille la nature humaine.

Il y a dans ces travaux une certaine énergie, un engagement, celui de révéler, celui de dénoncer, et de donner à voir l’homme dans son propre être.


Lyse Madar, novembre 2015


«Ce qui m’intéresse vraiment chez les gens, c’est le côté animal. C’est pour cela que j’aime travailler à partir de leur nudité.» disait Lucian Freud. Wendy Vachal pourrait faire sienne cette citation car ce qui l’intéresse c’est justement le côté animal de l’homme et d’elle-même; ce côté animal qui lui permet d’aborder, dans son travail, des thématiques sociétales.

Ainsi, “ Le Show ”, ensemble de grandes toiles blanches sur lesquelles sont dessinées de grands nus monstrueux se réfère aux violences, tabous de nos sociétés occidentales.

Ces nus sont tour à tour obèse, nain ou Vénus défigurée par les coups; des nus couronnés par le visage de Wendy Vachal. Il sont dessinés d’un trait volontairement timide quasiment effacé. Le choix de ce trait résulte d’une réflexion : plutôt que de crier, Wendy Vachal préfère chuchoter et évoquer seulement. Elle effleure par un trait fin la toile, comme la voix d’une femme anéantie par sa peine. Tomber aussi juste est sans équivoque. Pourtant ce travail n’est pas réalisé sans humour et références. C’est un humour un peu grimaçant, un humour noir à peine perceptible. Et puis, avouons-le il y a du Velasquez chez Wendy Vachal. Ces nains pourraient peupler les cours d’Espagne du 17ème sans qu’elle n’en ait à rougir.

“Le Show”, rejoint la série des cabines de type peep shows. Cabines où une autre forme de monstruosité est mise en scène. Celle de l’autre, de celui qui regarde, du voyeur, de la part animale de chacun. Ici l’on entendra des sons sans équivoque, extraits de films pour adultes ; là on pourra regarder sous la jupe d’une petite fille par le trou d’une serrure. Tabous, encore des tabous de la société que Wendy Vachal décrypte avec une certaine innocence dans le faire.

Il y a aussi ces dessins de planches anatomiques qu’elle place au fond d’un espèce de tuyau carré comme une longue-vue peinte de la même couleur que le sol. Ou ces dessins réalisés sur papier calque se chevauchant. Des dessins où s’expriment à la fois un désir quasi archéologique de fouiller au plus profond de l’être mais aussi le plaisir de l’acte, de cet acte de dessiner, d’articuler plusieurs dessins entre eux. Articuler justement, c’est ce que Wendy Vachal réalise dans ses pièces textiles où le monstre l’emporte encore ... tantôt elle coud une robe à deux encolures, qui pourrait être coiffée par ces dessins de siamois; tantôt elle coud des mains les unes aux autres pour en faire des gants postiches accrochés à des étagères ou à une assiette. Et là, il ne s’agit plus d’articuler mais de coller des éléments les uns aux autres. Ces “États symbiotiques” comme elle les appelle sont autant de portraits ou d’autoportraits de la société où Wendy Vachal va aux sources humaines, aux êtres, à leur peau. A ce que l’on appelle l’aura, à savoir ce que chacun définit comme l’effet produit dans l’espace, et qui lui est singulier.

Wendy Vachal n’aime rien plus que de faire, réaliser une nouvelle œuvre, terminer celle en cours. Imaginer encore et encore. S’attacher à l’autre, le montrer et se montrer. Tout son travail est empreint d’humanité et son travail futur plus encore ... Il est important pour Wendy Vachal d’avoir ce geste engagé d’artiste qui montre le monstre présent en chacun de nous, dans une certaine mesure bien évidemment. Et, il dérange, ce travail, dans sa forme et son discours, c’est certain. Mais, il n’est dérangeant que parce qu’il tape juste. En plein dans la poire !


Lydie Marchi, Oct. 2014



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